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Enfant,
Boudicca regarde la vie d’un œil limpide : il existe sa tribu, les
autres tribus et Rome.
Certaine que ce sont des faits immuables telle la présence de la Déesse
Andrasta dans la vie de toutes les guerrières et de tous les guerriers
iceniens.
Le père de Boudicca lui parle souvent des autres tribus. Il veut lui
apprendre ce qu’est être le seigneur. Elle est son enfant unique, celle
qu’il chérit et dans laquelle il met tous ses espoirs, toute la fierté
de son peuple.
Boudicca écoute son père. Il lui dit que des tribus perdent les valeurs
qui ont toujours été celles des tribus d’ Albion. L’amour de la guerre
et de son ennemi, le respect des druides et des divinités de leurs
terres.
Sous sa couronne de boucles rousses, Boudicca pressent de toute sa
conscience enfantine que le monde bascule sans le voir et qu’elle-même
est encore aveugle.
Pour le moment, son unique souci est que son épée de bois devienne un
jour une épée de fer et que son bras encore frêle se transforme en celui
d’une reine guerrière.
Boudicca chevauche, chasse et se bat. C’est une jeune fille dont la
chevelure la distingue autant que le torque qu’elle porte. Son père
accompagne la Déesse vieillissante ou bien est-ce l’inverse… Rome répand
sa séduisante lèpre sur Albion sans saisir les irréductibles tribus de
l’ouest et l’île sacrée de Mona.
Le roi des iceniens est obligé de louvoyer entre les principes tribaux
séculaires et les exigences romaines. Il craint que Rome, fière de sa
victoire sur le dernier arviragus, ne se lance dans la conquête d’
Albion toute entière. Dans ses rêves, il voit ses fiers ennemis d’antan
écrasés sous la louve, leurs dieux bafoués puis oubliés et les druides
agonisants.
Déjà ces derniers deviennent des ombres blanches que l’on ne rencontre
qu’à la faveur de la nuit quand le soleil de Rome se couche.
Ils dirigent leurs pas hors des sentiers tracés par les légions. Ils
évitent une mort inéluctable avec la sagesse dans leurs yeux et la peur
au ventre.
Les empereurs de Rome la terrible se succèdent. Ils sont si loin qu’ils
ne voient pas la terre de Boudicca et des siens. Leurs regards sont des
poignards qui ne veulent atteindre que la cible de la victoire. La
suprématie absolue pour que leurs vies soient justifiées. Ils se veulent
plus élégants, plus raffinés, plus intelligents, au-delà de tout et des
autres.
Ils veulent transformer les loups en chiens, leur mettrent un collier en
leur faisant croire que c’est ce qu’il y a de mieux. Ils ne savent pas
regarder la vie sauvage sans jalousie. Ils portent le masque de la
charité pour cacher la monstruosité de pensées ignominieuses.
Boudicca comprend tout ça, son cœur tressaute en silence pour se libérer
des chaînes dorées qui essaient d’étouffer la future reine qu’elle est.
Le père de Boudicca meurt. Elle pleure de tristesse et de soulagement
car elle sait qu’il ne verra pas le pire. Il est mort dans le crépuscule
d’Albion en pensant qu’il est possible de rester icénien. Une jeune
Andrasta renaît avec l’avènement de sa promise.
Pourtant la Déesse ne peut laisser libre cours à sa colère. Elle doit
encore supporter la spoliation de Rome car Boudicca aime.
L’homme de Boudicca ne veut que la paix, quelle que soit son prix.
Prasutagus accepte des compromis déguisés. Boudicca l’admire mais n’est
pas convaincue. La Déesse lui souffle l’horreur qui couve.
Des tribus se battent encore à l’ouest. Chacune des victoires emportées
est un grain d’espoir dans le cœur fertile des tribus asservies
d’Albion.
Boudicca enrage mais son époux l’exhorte à ne pas se laisser envahir par
ses sentiments. Il pense à elle et à leurs filles. Il veut les voir
vivre même si cela signifie qu’il faille renoncer à leur identité, leurs
croyances.
Les tribus libres et asservies savent qu’elles assistent aux derniers
jours de leur combat désespéré. Rien ne semble pouvoir les sauver des
mâchoires d’acier romaines.
Les derniers résistants de l’ouest courent dans les bois. De plus en
plus amaigris de campement en campement, de combat en combat.
Le feu dont ils se privent est dans leurs cœurs. Leurs étonnants
soubresauts meurtriers pour leur liberté ne cessent d’étonner Rome.
Ils deviennent dangereux. Le nouvel empereur l’est d’autant plus.
Il a le regard de l’aigle et l’intelligence froide de la guerre. Ses
pions en carapace sont des milliers. L’empereur les envoie par vague à
travers les mers. Dirigés par des chefs dont l’envie d’impressionner une
cour fat et spécieuse est impérieuse.
C’est le printemps, les angoisses murmurées autour des feus des tribus
d’Albion sont comme le chant de cigales sinistres. Entêtant,
hypnotisant. Chacun se regarde, se cherche querelle, se noie dans le
passé. Les anciennes ambitions sont sapées. Les expéditions vengeresses
ont été abolies au profit de lois venues trop tôt et qui ne ressemblent
pas au cœur de leurs terres.
Boudicca est rongée par la mort. Prasutagus a rejoint les ancêtres. Son
rempart l’a quittée. Andrasta lui souffle à chaque instant de se
révolter. Les filles de Boudicca regardent leur mère. Leurs regards est
celui de Prasutagus.
En secret, des armes se forgent dans le feu de la rage trop longtemps
contenue de la reine guerrière.
La nouvelle se répand : il faut se préparer au combat. Chaque icénien
retire de la terre à laquelle ils les avaient confiés les épées et les
boucliers.
Les romains prennent possession du village de Boudicca. Elle est le chef
qu’ils ne reconnaissent pas. Une condescendance à peine polie est
témoignée à Boudicca. Elle fulmine. Ils sont là pour prendre ce que
Prasutagus a tenté de sauver jusqu’au bout à force de discussions avec
le gouverneur de Rome.
Prasutagus, les traditions, l’identité celte ne sont plus.
Boudicca sent son cœur s’envoler en même temps qu’elle hurle, gifle et
crache sur ses romains qui l’écœurent.
Ils étaient venus pour des richesses imaginées. Ils prennent la dignité
de Boudicca et de ses filles.
Ils repartent avec le cœur et des chariots remplis de biens mal acquis.
La nuit couvre les âmes endolories. Boudicca veille à la lueur de sa
fureur et de son dégoût.
Dans le regard de ses filles, elle ne voit plus rien.
Elles ressemblent à Albion. Ravagées.
Boudicca annonce que l’heure a sonné. Elle et ses compatriotes attaquent
et tuent. Telle la mouche du coche, elle et son armée assaillent les
troupes de Rome.
Elle agace aussi les généraux romains. Une femme qui a la force et
l’intelligence de se mesurer à eux et de les tourner en dérision.
Il la leur faut. Il leur faut sa tête.
Le jour est couronné de soleil. La nature étale sa splendeur sous les
pieds des guerriers et des soldats. Le parfum de la terre ne parvient
pas à réchauffer ceux qui se font face. Elle échoue dans sa tentative
silencieuse de leur faire comprendre que tout à sa place et que changer
les choses trop vite est meurtrier.
Boudicca est splendide sous l’astre du jour. Elle est Albion à l’âme qui
saigne. Elle est une souveraine couronnée de flammes chatoyantes.
Le combat s’engage. Le désespoir et la volonté de vaincre s’affrontent.
Un à un, pied par pied, les hommes de Boudicca tombent en hommes libres.
Les filles de la reine versent leur sang sur la terre gorgée d’horreur.
Elle est seule à l’orée de la forêt. Elle contemple Albion qui est
tombée. Les larmes ne lavent pas le sang qui la couvre. Plus rien ne la
retient à ce sol qui ne lui appartient plus.
Lentement, elle se redresse. Lourdement, elle prépare sa mort.
Son dernier souffle caresse sa terre aimée alors qu’elle s’abat sur son
épée.
Rome a gagnée.
…
Les descendants d’Albion et de Rome vivent. La vie va vite. Le passé est
une succession de mot sur le papier.
La reine guerrière est devenue un symbole de l’unité nationale anglaise.
Sa statue surplombe un pont. Un pont entre deux mondes.
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