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Gabriel arrive en
vue de la cabane de l’ermite. Il lui a fallu une journée entière de
marche pour atteindre le pic rocheux où se dresse la masure en bois.
Le soleil est bas sur l’horizon.
La lumière tremblotante des bougies fait danser des ombres sur l’appuis
de fenêtre. Gabriel sait que le vieux sage salue de cette manière ceux
qui ont quitté cette terre. Une bouteille de vin tinte dans son
baluchon. On ne vient jamais les mains vides chez l’ermite. Surtout
cette nuit.
Le sage est assis sur une couverture de laine près de l’âtre. Les nuits
sont froides, à cette altitude.
Gabriel s’assied en face de son hôte. La bouteille est maintenant entre
eux deux.
« Ne pose pas de question », lui a-t-on recommandé, en bas, au village.
« Il n’en a pas besoin ».
Un coup d’oeil à l’unique pièce suffit à comprendre que quelque chose se
passe. Les sachets d’herbes, les onguents et les talismans qui
recouvraient les étagères le long des murs sont à présent dans un grand
coffre ouvert sous la fenêtre. Les cartes, les galets marqués de
symboles runiques, les cristaux habituellement disposés sur la table
sont rangés dans des pochettes de peau.
« Ne pose pas de question ».
Il ne reste qu’une fiole, que l’ermite cueille au creux d’une main brune
et ridée.
Dedans, de la poudre beige. Il en jette une pincée dans le feu, puis
boit une lampée de vin.
Le feu rugit. L’obscurité se fait plus dense dans la pièce, qui s’emplit
d’une senteur proche de l’oliban.
« Les salamandres !» pense Gabriel en s’éloignant un peu des flammes.
En plissant les yeux, on distingue les silhouettes de petites femmes de
feu.
Elles sourient, puis disparaissent.
Dans l’or dansant des flammes, il ne reste que le soleil couchant.
Soudain, il fait froid. Le vent s’est levé et emporte les feuilles des
arbres, qui roussissent avant même de toucher le sol gelé. Les chasseurs
reviennent au village avec la viande à sécher pour l’hiver. A toutes les
fenêtres, les bougies crépitent dans la pluie pour guider l’esprit des
ancêtres bien aimés à leur ancien logis.
Le paysage est emporté dans la fumée de l’âtre.
Gabriel tousse et frotte ses yeux qui s’emplissent de larmes. A travers
la fumée, la silhouette de l’ermite se rapproche un peu.
« Samhain » dit, il en jetant une bûche dans la cheminée.
Le feu s’apaise. Les flammes remplissent à nouveau la vision de Gabriel,
qui voit se dessiner un intérieur accueillant. Des gens à table. On se
demande si la lumière reviendra. Où est passé le soleil ? L’inquiétude
est palpable.
Dehors, le ciel est rempli d’étoiles. Il fait glacial.
Cette nuit, un enfant va naître.
Le matin.
Des jeunes gens qui patinent sur le lac gelé. Une femme fraîche comme
l’aube marche sur la neige.
Gabriel suit sa silhouette jusqu’à ce qu’elle se perde à l’horizon.
Tout à coup, la qualité de l’air change. Des bourgeons pointent à
travers la neige. Les crocus balancent frileusement dans le vent, là où
le soleil a fait fondre la neige. Des brins d’herbe bien verts s’étirent
vers le ciel.
Il y a des oeufs cachés dans les buissons. Ce sont les ainés qui les y
ont mis. Des enfants armés de petits paniers en osier courent partout en
piaillant !
Gabriel enlève sont bonnet et le pose sur ses genoux, sans quitter le
brasier des yeux. Il fait presque chaud à présent.
Des couples formés de frais batifolent des les rues avec des diadèmes de
fleurs.
Une ménagère se penche sur le seuil de sa maison pour y poser un pot de
lait.
Devant d’autres portes, de la vaisselle abîmée, avec, à côté, un menu
présent. Les fées !
Les oiseaux ramassent des rameaux pour faire leur nid. Quel ballet !
Les villageois danseront autour du feu ce soir, et de nombreux enfants
seront conçus.
Gabriel s’envole comme un aigle. Du ciel, les champs sont verdoyants.
Tout chante l’abondance et le soleil ! Que c’est beau !
Le temps est à la fête !
Pourtant, les cultivateurs se préparent déjà à la récolte. Dur labeur.
Il faut faire des réserves pour l’hiver....
Vient le temps des vendanges. L’ermite tend la bouteille de vin à
Gabriel, qui en boit une gorgée automatiquement.
Les imagent s’envolent dans le feu. Il ne reste que les flammes.
Gabriel les observe un moment. Etait-ce un rêve ?
« Quelle était ma question ? »
La porte grince.
Gabriel se retourne.
Le coffre n’est plus là. L’ermite non plus.
Par la fenêtre, le soleil pointe sur les pics gelés, et le vent s’est
levé, emportant avec lui des feuilles vertes et rousses.
Gabriel sourit. La question était « Quelle est ma voie ? »
Il jette une bûche dans l’âtre et passe un doigt tremblant sur les
quelques flacons que l’ermite a laissé derrière lui.
Bientôt, les villageois arriveront avec des questions et des problèmes à
résoudre.
Sa tête brûle encore de ce tout nouveau savoir. Un héritage ?
Mais Gabriel est prêt à prendre le relais.
Un nouvel ermite est né.
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